Ah la politique !
Je vous propose un petit voyage au coeur de la politique calédonienne. Petit territoire (240 000 habitants) mais concentré d'enjeux d'identité et de pouvoir.
Tout d'abord, pour situer la couleur du pays : 60 % de Sarkozy au 2nd tour des présidentielles. Seule l'Alsace a fait mieux... ou pire c'est selon.
Quelques petits rappels typiquement locaux ensuite :
- les événements du mileu des années 1980 ont débouché tout d'abord sur les accords de Matigon en 1988 qui fixaient un RDV à 10 ans pour l'autodétermination de la Calédonie. Cet accord a été signé sous l'égide du gouvernement Rocard après les échecs patents de la politique répressive du ministre de l'Outre-Mer du gouvernement Chirac, Bernard Pons. Plus personnellement, cet accord a été signé localement par le RPCR (RPR local dirigé de main de fer à l'époque par Jacques LAFLEUR) et par le FLNKS (Front de Libération National des Kanaks Socialistes, groupement des divers partis indépendantistes comme l'Union Calédonienne et le Palika) en la personne de Jean-Marie Tjibaou. Les articles de presse ou ouvrages attestent que le consensus fut long à aboutir et que Lafleur et Tjibaou ont engagé leurs camps respectifs sans avoir pu les consulter sur tous les points. Leur autorité et leur charisme ont permis aux accords et à leur signature d'être acceptés par tous.
Dix ans plus tard, en 1998, on retrouve un gouvernement de gauche (qui a dit que la France est à droite depuis Mitterrand ?) dirigé par Lionel Jospin. Ce gouvernement fait de nouveau aboutir un accord dit de Nouméa. On retrouve Jacques Lafleur pour le RPCR mais plus Tjibaou assassiné par une extrémiste de l'île d'Ouvéa lui reprochant la signature de l'accord de Matignon après l'assassinat de kanaks lors de la prise d'otages de la grotte d'Ouvéa (décision de B Pons et de Mitterrand himself !). Le camp Kanak est représenté par Paul Néaoutine, puissant chef marksiste du Palika. Le consensus de cet accord marque de nombreuses avancées et engagements des deux camps : le préambule affirme notamment que la France reconnaît le droit du peuple indigène à disposer de lui-même, reconnaît les affres de la colonisation et la nécessité de s'engager dans un processus de décolonisation. Le contenu de l'accord permet à la Nouvelle-Calédonie, dont le Haut-Commisaire de la République n'est plus l'exécutif, de décider des échéances des transferts des compétences portant sur tous les domaines à l'exception de la monnaie, de la justice et de la sécurité publique. Le rythme de ces transferts doit être décidé par le congrès de Calédonie désigné tous les 5 ans sur la base des élections provinciales. Le Congrès doit décider dans les 6 mois du début de son mandat à la majorité des 3/5 le transfert de certaines compétences prédéfinies dans la loi organique traduisant l'accord de Nouméa.
Un autre élément de contexte pour préciser que seuls certains électeurs peuvent voter aux élections provinciales. Avant 1998, seuls les personnes résidant en calédonie depuis plus de 10 ans pouvaient voter. L'accord de Nouméa a repoussé à 2014 voire 2018 le référendum d'autodétermination du territoire : choix sur le statut : maintien dans la France avec autonomie, indépendance, autre statut à définir... Ce référendum, comme le transfert de compétences doit être décidé par le congrés à la majorité des 3/5. Si ce référendum n'est pas décidé par le Congrès, l'Etat a la possibilité de le provoquer en 2018. Les indépendantistes, bien que donnés perdants en 1998 en cas de référendum d'autodétermination, ont présenté comme une concession de leur part le décalage de 20 ans de ce référendum. La condition à ce report était le gel du corps électoral à la date de l'accord de Nouméa. En clair, sont exclus des élections provinciales et des référendums d'autodétermination les personnes arrivées en Calédonie depuis 1998 et les personnes arrivées entre 1988 et 1998 ne justifiant pas de 10 ans de présence consécutive sur le caillou à la date des élections. Ce gel du corps électoral, bien qu'ayant fait l'objet d'un accord des partis loyalistes (non indépendantistes) lors de l'accord de Nouméa, n'avait pas pu y être inscrit noir sur blanc car anticonstitutionnel. Il aurait du être acté en 2000 au congrès de Versailles mais le congrès a été annulé pour un autre sujet et le sujet n'est réapparu qu'en 2007. Chirac avait en effet annoncé qu'il réglerait cette question avant la fin de son mandat. Ce fut fait in extremis avec un consensus gauche -droit à l'assemblée et au sénat et malgré la position opposée des 3 parlementaires calédoniens (2 députés et 1 sénateur) de droite pourtant signataires de l'accord de Nouéma (J Lafleur et Pierre Forgier notamment). La mémoire leur a fait défaut ! A 75 ans pour J Lafleur c'est normal ?! Ce sujet a fait débat en Calédonie. Des associations se sont monté sans succès... Ce gel exclut en effet près de 18000 électeurs essentiellement sur Nouméa.
Le contexte général calédonien étant brossé, revenons aux élections législatives. Il y a 2 circonscriptions en Calédonie. La première au sud (Nouméa et les îles Loyauté) et l'autre au nord comprenant quand même les 3 communes urbaines de l'agglo de Nouméa. Ce découpage dit "Pasqua" avantage les candidats loyalistes plutôt majoritaires en ville par rapport aux indépendantistes largement majoritaires en brousse.
La situation fut ubuesque dans la première circonscription.
Pour bien situer le contexte, encore un bref rappel historique. En 2004, lors des dernières élections provinciales, quelques élus du RPCR, devenu rassemblement UMP, ont voulu rompre avec l'époque Lafleur (député de 1978 à 2007 !) et ont créé un nouveau parti, l'Avenir Ensemble, en s'associant à l'UDF locale. Ce parti, loyaliste, se veut plus proche des indépendantistes mais reste à droite. L'ancien chef de l'UDF, acceptant l'annexion de son parti, (Didier Leroux), s'est vu alors promettre, faute de siège de président du gouvernement, du congrès ou de la province, la candidature au poste de député aux élections de 2007. Mais un sondage sorti de nulle part le donnait soit disant perdant donc il a été évincé de son propre parti lors de mascarade de primaires. Il a néanmoins décidé de se présenter sans étiquettes. Donc 2 candidats pour l'UDF locale !
Pour l'UMP, des primaires, semble-t-il truquées également , ont évincé le favori, SG du mouvement (Pierre MARESCA) et plebiscité un jeune loup local Gaël YANNO. Mais Maresca n'a pas accepté le vote des primaires et s'est présenté sans étiquette. Le vieux Lafleur, évincé malgré lui, s'est aussi présenté sans étiquettes.
On s'est donc retrouvé avec 5 candidats de droite issus du même mouvement se réclamant tous de Sarkozy et tous loyalistes. En face 1 candidat du FLNKS. Nous, fraîchement débarqués de métropole, quoi voter ? Pour la 1° fois de ma vie (et la seule je l'espère) je n'ai pas voté au 1er tour.
Résultats, toutes les stratégies individuelles se sont retrouvé le bec dans l'eau et le 2° tour a proposé un duel entre les candidats officiles UMP (effet Sarkozy oblige) et les candidats indépendantistes. Entre les 2 tours, les loyalistes ont traité leurs adversaires de façon hautaine et supérieure mais ont été élus avec 60% et 55 % des voix. L'écart, qui peut sembler important vu de métropole, reste faible compte tenu de la faible mobilisation dans les tribus et compte tenu de la participation des électeurs "gelés" qui votent majoritairement pour le camp loyaliste.
J'aurais encore de nombreuses choses à raconter sur la politique calédonienne : quelle perspective d'indépendance ? comment mener un pays de 240 000 habitants avec une agglo de 160 000 habitants ou l'art de mélanger allégrement les enjeux personnels, locaux et territorial en politique.
Je vous laisse à vos méditations en espérant que cet article, long mais synthétique, vous aura éclairé sur les enjeux d'un territoire petit mais complexe et cristallisant les symptomes des processus de décolonisation.
TATA

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